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Les écogestes… une stratégie d’évitement des questions fondamentales ?


Anne Versailles, auteure et consultante en communication autour du développement désirable

Texte rédigé suite à mon intervention lors des Rencontres Romanes du 12 septembre 2009 à Fribourg


Vendredi 11 septembre 2009. Dans le train vers la Suisse, je récupère un quotidien régional français abandonné sur un siège. La Une s’ouvre sur la taxe carbone et l’édito plante le décor : « On sait tous, depuis des années, que la planète est en danger. Nos enfants nous le rappellent tous les jours à travers des gestes simples de la vie quotidienne ». Nous sommes un vendredi 11 septembre et je me demande qui est en danger…

Les journaux, et l’air du temps, nous présentent la planète comme bien malade. Que n’a-t-on pas décrit comme menaces à venir ou déjà là : fonte des glaces, montée des eaux, sécheresses et déluges, épidémies, pandémies, disparition des sols, épuisement des ressources, perte de la biodiversité, mort des abeilles et des poissons, pauvreté et errance de populations entières sans plus de terre ni d’abri, … A croire, comme le dit si bien Alessandro Barrico dans Next(1) , que « les choses ne sont plus ce qu’elles sont mais ce qu’elles génèrent ». Et l’écrivain poursuit en disant que « Ne pas savoir qui est l’assassin ne nous effraie guère : l’important c’est de tout savoir sur le mort ».

Depuis le début du 21ème siècle, de crise en crise, on suit les soubresauts du mourant : crise climatique, crise alimentaire, crise sociale, crise environnementale, crise sanitaire, crise de la vache folle, crise économique, crise du logement, crise de l’énergie, crise bancaire, crise mondiale, crise des subprimes, crise de la dioxine, crise politique, crise immobilière, crise de l’emploi, crise judiciaire, crise structurelle, crise humanitaire, crise financière, crise des médias, crise écologique, crise agricole, crise de confiance et les dernières nées, crise A/H1N1 et crise du lait. Crises, crises, crises… De soubresauts en soubresauts, de plus en plus inédits, impensables, inconcevables…

Et face à cette situation aussi nouvelle que complexe, que nous invite-t-on à faire ? Des petits gestes… Ouf ! Des petits changements, au jour le jour, pour, surtout, ne pas trop changer. Je mets dorénavant un couvercle sur mes casseroles et, vous en conviendrez, je m’en tire à bon compte ! Et quand je me brosse les dents, il y a toujours un moment où je suis prise d’une pointe de culpabilité en voyant l’eau couler. Il me suffit alors de fermer le robinet pendant les quelques dizaines de secondes de mouvements circulaires qui me restent encore à exercer sur ma dentition avant l’étape du rinçage. Cela me donne l’impression de participer et je retrouve mon sourire tout aussi éclatant. Baisser le thermostat ? Tant que je peux enfiler une petite laine, cela ne change en rien mes soirées. Pédaler plutôt que bouchonner ? J’avoue arriver plus souvent à l’heure et détendue à mes rendez-vous. Et je me demande bien pourquoi ce geste-là semble si difficile à promouvoir parmi mes concitoyens.



Changer sans changer, cela revient à entretenir l’hémorragie tout en la soignant. Je me souviens de la publicité pour la BMW d’il y a un an ou deux qui affirmait « moins de consommation pour plus de plaisir de conduire » et donc, vraisemblablement, plus de kilomètres parcourus et donc autant de CO2 rejetés.

La somme de tous ces petits gestes ne peut-elle donc pas avoir d’effet ? Une vieille légende amazonienne raconte que face à la forêt est feu, et devant la résignation et la démission des autres animaux, les colibris se sont mis à transporter de l’eau dans leur bec, si petit soit-il… Braves colibris ! Il leur en a fallu du courage, de la persévérance… A tout moment, ils devaient osciller entre le syndrome EPM (Et Puis Merde) qui précède la déresponsabilisation et l’effet bonne conscience. Je connais mal la psychologie des colibris mais des études montrent que nous, humains, sommes affublés d’un stock de préoccupations limité. Et que, s’occuper de l’une, même si petitement, permet de faire de la place pour d’autres. Je mets donc un couvercle sur mes casseroles, je m’occupe donc de l’environnement et retrouve dès lors de la disponibilité pour me préoccuper de mes enfants, de ma sécurité financière, etc.

En outre, un bec de colibri ne vaut pas celui d’un toucan ou d’un pélican! Car il est quand même question d’échelle ! Prendre une douche plutôt qu’un bain permet au mieux d’économiser 180m2 de planète tandis que manger végétarien, ne fut-ce que deux fois par semaine, épargne 1600 m2 et opter pour le covoiturage pour aller au boulot réduit mon empreinte écologique de 8000 m2.



Suggérant que l’on peut changer sans rien changer, tout en se donnant bonne conscience à peu de frais, les écogestes proposent au mieux ce que les psychologues appellent un changement de type 1 : un changement opéré à l’intérieur du système, sans en modifier l’équilibre ni le fonctionnement. C’est la porte ouverte à l’effet rebond ! Je baisse mon thermostat de quelques degrés, cela fait du bien à mon portefeuille et… avec les économies ainsi réalisées… je m’offre un mini-trip au soleil en avion !

C’est aussi la porte ouverte à une première tyrannie (2) , celle du marché. « How global warming can make you wealthy » (Comment le réchauffement climatique peut vous enrichir) lisait-on en 2007 sur une publicité insérée dans un quotidien américain. Traduits en écotechnologies, les écogestes forment en effet le creuset d’un green business très lucratif auquel le politique se retrouve soumis. Au terme d’une étude sur le bilan des récents investissements dans l’éolien, Hervé Kempf (3) pointait ainsi le paradoxe suivant : « Les éoliennes ne changent pas la donne énergétique. Comment s’explique ce paradoxe ? Parce que le capitalisme ne les met pas en œuvre pour répondre au changement climatique, mais pour réaliser un profit, la recherche de l’avantage environnemental étant accessoire. En pratique, elles ne font que participer à la frénésie de construction de capacités électriques de toutes sortes engagée dans les pays occidentaux. Cela découle du dogme intangible selon lequel il est inéluctable d’augmenter la consommation électrique ».

Misant sur une mobilisation individuelle, les écogestes ouvrent la porte à une deuxième tyrannie : celle des angelots. En effet, brandir le « sauvez la planète » pour m’inciter à couvrir mes casseroles revient à transformer un problème politique en problème moral. Nichés ainsi dans les détails du quotidien individuel, les écogestes oublient résolument le collectif : « je » fais un geste pour « ma » planète et le sous-entendu est que le politique et les industriels suivront. N’est-ce pas de l’angélisme ? N’est-ce pas aussi la meilleure manière de ne jamais résoudre le problème ? C’est le syndrome du tigre : plutôt que d’interdire légalement la chasse au tigre, on apprend aux tigres à courir plus vite et à se cacher mieux.

Enfin, les écogestes font croire que la solution est, et sera, matérialiste. C’est la voie ouverte à une troisième tyrannie, celle des experts qui soumettent la politique à la technologie et ses limites. Plus fondamentalement peut-être, la solution ainsi présentée, technique et prosaïque, entend éliminer l’imprécision, le flou, l’hésitation, la poésie qui font le fondement des relations humaines. Or, la maîtrise de la matière ne fait-elle pas davantage partie du problème que de la solution ? Et, « moins de biens, plus de liens », une société basée sur la richesse des liens sociaux ne nous rendrait-elle pas plus heureux, tout en consommant moins de ressources matérielles et en ayant donc moins d’effets nocifs sur son environnement ?



J’en viens à la question qui me préoccupe : les écogestes sont-ils une stratégie d’évitement des questions fondamentales ? Ne sont-ils pas les sparadraps qui, non contents de nous leurrer sur le mort, nous cachent en outre l’assassin ? Qui est mort ou mourant ? La planète ? Ou tout le système de références qui a été le nôtre durant le 20ème siècle, qui a permis un formidable développement scientifico-technique au profit d’une partie de l’humanité, mais qui se révèle inadéquat dans le contexte actuel ?

Le philosophe, mathématicien et théologien Marc Luyckx (4) décrit, en quatre constats, la décrépitude du système de références qui a fait le 20ème siècle et qui se révèle inadéquat à l’aube du 21ème.

Premier constat : la mort des valeurs patriarcales de conquête, de commande, de contrôle, de concurrence qui ont servi au cours du 20ème siècle la colonisation de nouveaux territoires, la conquête de l’espace, l’expansion économique ou le développement scientifico-technique. Autant de valeurs qui se révèlent inadéquates pour protéger et restaurer notre environnement aujourd’hui si dégradé.

Deuxième constat : la fin de la modernité qui, face à l’obscurantisme du Moyen-Age, avait prôné la raison et la méthode analytique qui ont conduit à la segmentation des disciplines, mais aussi à la dissociation du corps et de l’esprit. Un rationalisme qui a permis l’épanouissement des sciences et des techniques mais qui se révèle aujourd’hui incapable d’aborder des phénomènes complexes et de se repenser en profondeur en tant que système.

La mort de la société industrielle est un troisième constat. Elle se marque par un cortège de faillites, de fermetures d’usines, de licenciements, de mises à pied et reflète le manque actuel de projet global.

Enfin, force est aussi de constater la perte de confiance dans l’Etat et les institutions et la succession des crises qui révèlent la mort des structures pyramidales qui caractérisent encore l’organisation de notre société.

Quant à l’assassin, n’est-il pas à chercher en nous, dans notre relation à nous-même, aux autres, à la vie ? Le florilège de crises que nous traversons aujourd’hui ne cacherait-il pas une grave crise de l’esprit ? Très régulièrement, la Sofres, un institut de sondage français, établit le baromètre des valeurs des Français (5) . Les sondés cochent parmi des mots clefs proposés ceux qui reflètent les valeurs qui les animent. Entre 2006 et 2008, il est à la fois frappant et inquiétant de constater le recul des mots que l’on peut qualifier de « ying » tels que « maternel, sensuel, tendresse, construire, souplesse, arbre, patience, pureté ou guérir » et l’avancée des mots davantage « yang » tels que « faute, désordre, frontière, métallique, rompre, muraille, angoisse, mort, labyrinthe, armure, sacrifice, industrie, attaquer, fusil, vide ou danger ». Comment a-t-on pu en arriver là ?



Je rencontre de plus en plus fréquemment des hommes et des femmes qui ont l’impression de ne plus rien comprendre, qui se sentent en décrochage par rapport aux valeurs « hyper » (surconsommation, surproduction, surhomme, superwoman, très grande vitesse, très haut débit, fast food, etc.) que leur assènent les pubs, les médias, leur entreprise.

Tout cela me donne le sentiment de me sentir très proche de mes ancêtres qui vivaient à la fin du Moyen-Age. Avec la grille de lecture qui était la leur à cette époque, les temps devaient sembler bien sombres, apocalyptiques même. Pourtant, si, de la Renaissance, on se retourne pour reconsidérer le tournant de l’histoire, la fin du Moyen-Age apparaît alors comme une époque formidable ! Une époque où il s’agissait, comme l’exprime très bien Jean-Claude Guillebaud (6) pour aujourd’hui, de « réenchanter le présent en y introduisant l’avenir ».

Aujourd’hui, si je prends le parti de chausser les lunettes du 21ème siècle, je vois poindre des signes de ce changement de paradigme. Je pense notamment aux réseaux qui fleurissent dans tous les secteurs et qui sont autant de tentatives de fonctionner autrement ensemble, de manière plus horizontale, plus inclusive en laissant chacun s’investir selon ses moyens et ses compétences, en coopétition (cet espace entre la coopération fusionnante et la compétition excluante, basé sur la complémentarité et la solidarité).

Je pense aussi à ces initiatives qui entendent nous ralentir : slow… tant à table avec le Slow Food, qu’au sein de ces villes qui, par des aménagements urbanistiques notamment, choisissent délibérément de ralentir les flux, les Slow Cities, ou encore avec une Slow Communication qui entend couper le flux tendu instauré par Internet. Le développement d’une économie de la demande plutôt que de l’offre participe aussi de ce ralentissement, tant des flux que de la production et consommation de matières premières. Privilégier la valeur d’usage plutôt que la valeur ajoutée y contribue également.

Je pense encore au développement des monnaies régionales qui permettent aux citoyens de reprendre, localement, la maîtrise de leurs richesses, plurielles.

Ces initiatives impliquent de réels changements, des changements du type 2 des psychologues, de ceux qui modifient fondamentalement le fonctionnement et les règles du jeu du système. Ils naissent d’une élévation de notre niveau de conscience, après une revisite de nos croyances, de notre grille de lecture et d’écriture du monde, de ce qui fonde nos pensées et nos choix.

Désapprendre ! Il nous faut donc désapprendre ces « prêts à penser », ces dogmes et ces automatismes que nous ne remettons même plus en question. L’oppression, nous dit Jean-Claude Guillebaud (7), survient toujours lorsque la croyance n’écoute plus ce qui la dérange, lorsqu’elle se dérobe au doute qui la travaille.



Ouvrir l’espace et le temps pour écouter ce qui nous dérange dans les croyances héritées du 20ème siècle, n’est-il pas là le rôle de l’EDD au 21ème ? Ecouter, douter puis investir l’avenir. Dans quelle société voulons-nous vivre ? Quels repères voulons-nous nous donner ? A quoi voulons-nous consacrer notre énergie à l’avenir ? En débattre collectivement… Dépasser le cadre rassurant de l’écogeste prosaïque pour s’aventurer sur le chemin plus flou et poétique des hommes et des femmes qui repensent ce qui fonde leur bien-vivre.

Au 20ème siècle, l’éducation s’est faite formative, et donc normative et prescriptive, aujourd’hui elle devrait donc devenir déformative. Ou plutôt transformative, car revisiter ses croyances, tant personnelles que collectives, implique de se repenser autrement. Un défi que l’EDD peut prendre en charge.


Notes
(1) Alessandro Baricco, Next, Editions Albin Michel, 2002
(2) Ces tyrannies sont décrites par André Comte-Sponville, dans son livre « Le capitalisme est-il moral ? » paru chez Albin Michel en 2004, comme des confusions entre les limites qu’imposent les ordres scientifico-technique, juridico-politique, moral et éthique
(3) Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Editions du Seuil, 2009
(4) Marc Luyckx Ghisi, La société de la connaissance, une nouvelle vision de l’économie et du politique, Editions romaines, 2007
(5) Baromètre des Valeurs des Français, Sofres, 2008
(6) Jean-Claude Guillebaud ; Le goût de l’avenir ; Editions du Seuil, 2003
(7) op cit.




Comment me vend-on des écogestes ?

« Agir aujourd’hui pour mieux vivre demain », comme le préconisent les écogestes, m’impose de faire preuve d’une grande abnégation. Et… pour compenser le sacrifice individuel auquel il me faut consentir pour le bien de la planète, le marketing des écogestes recourt à des stratagèmes redoutables !

Sauvez la planète : changez d’ampoule, faites des économies, gagnez un t-shirt et affichez votre photo sur Internet !
Tout est là pour me vendre un écogeste :
• Le plus pour mon portefeuille et donc mon intérêt personnel à court terme. Selon l’écogeste visé, celui-ci peut prendre diverses formes : le plus pour mon portefeuille ; le plus pour ma santé pour m’inciter à marcher ou pédaler davantage ; le plus pour la sécurité de mes enfants pour m’inciter à recourir au rang scolaire plutôt qu’à les conduire en voiture jusque dans la cour de récréation ; …
• Le t-shirt : l’habit du missionnaire qui est à la fois une marque de distinction, un signe extérieur de mon appartenance à la communauté des héros qui se bougent pour la planète, et un objet de promotion et de diffusion du message. Ainsi en est-il également de la veste jaune des cyclistes au quotidien qui ne joue pas que sur leur sécurité.
• L’affichage de ma photo au sein de cette communauté des héros qui se bougent pour la planète, qui me donne à voir que je ne suis pas seule dans cette démarche.