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Une communication anxiogène?


Interview Anne Versailles
Lettre Nature Humaine n°2 – Ecologie, les freins au changement (Partie 1)


Voilà quelques décennies que, face à la crise environnementale, des associations, des administrations se mobilisent pour nous inciter à changer nos attitudes et habitudes. Tous ces messages et injonctions autour de l’environnement et du développement durable seraient-ils plus anxiogènes qu’efficaces ? C’est la question que se pose Anne Versailles qui, en Belgique, accompagne des associations dans leurs projets de sensibilisation et d’éducation au changement attendu pour sortir de cette crise qui ronge la planète.

« J'ai beaucoup côtoyé et travaillé avec les acteurs de l’éducation et de la sensibilisation à l'environnement en Belgique et en France (via le Réseau Planet’ErE). Pour tenter de faire bouger les gens, ces acteurs ne manquent pas de ressources ! Que de campagnes, d’actions, d’événements, d’animations, de conférences, de brochures, de dossiers pédagogiques, d’affiches, de folders ont été produits. Quelle énergie déployée depuis près de 20 ans pour un résultat somme toute fort mitigé ! Je suis perplexe… Cette injonction à changer n’est-elle pas plus « stressogène » qu’efficace ? Et toute cette agitation ne participe-t-elle pas plus de la crise que de la solution ? »

D’autant plus, souligne Anne Versailles, qu’on ne nous donne aucune image, aucune représentation d’un monde désirable vers lequel nous tourner. Changer, c’est perdre ; il y a donc des avantages à ne pas changer. Changer, c’est aussi gagner autre chose. Mais dans le cas présent, nous manquons cruellement d’imaginaire positif ! La pub connaît et exploite bien notre propension à « aller vers » plutôt qu’à « nous écarter de ». Imaginez que vous vendez un produit allégé. Vous aurez plus d’impact auprès de votre public tatillon sur les calories en associant votre produit à l’image désirée d’une silhouette mannequin qu’à l’image honnie d’un bibendum. En matière environnementale, on ne nous a donné qu’un imaginaire négatif duquel s’écarter, fait de pollutions, d’extinctions, de cataclysmes climatiques, de pénuries, …

On nous demande de nous mobiliser face à ce qu’on peut appeler un « objet monstre ». Mais que fait-on face à un monstre ? Trois attitudes sont possibles. Soit fuir, se replier sur soi, sa famille, son jardin. Soit, si l’on se croit plus fort que lui, l’attaquer de manière agressive avec des leitmotivs du genre « si l’humanité doit mourir, autant que ce soit en 4x4 ». Soit enfin, faire le mort et tomber dans le syndrome d’inhibition du « à quoi bon ».

Il faut dire, à sa charge, que le monstre en question est loin d’être de baudruche ! Le mur que l’imaginaire collectif place devant nous est étayé de chiffres, de graphiques, d’études qui lui donnent une force inéluctable et dès lors culpabilisante. Ces constats ne sont bien sûr pas à remettre en question. Ils sont les faits, les données, les contenus qui relatent la crise environnementale, et sociale, à laquelle nous sommes confrontés. Pour Anne Versailles, le problème n’est pas tant dans les contenus que dans la manière de les appréhender.

Jusqu’à présent, les environnementalistes ont surtout mené des luttes, des combats mus par la protestation, l’action « contre ». Et ceci, tant les activistes de Greenpeace qui affrontent les baleiniers ou s’enchaînent aux tours de refroidissement des centrales que les professionnels du WWF qui mènent des actions légales de lobbying ou de manifeste. Et, en l’absence d’un imaginaire positif vers lequel aller, tous les « gestes pour la planète » que l’on nous propose de poser participent du même processus d’opposition ; ils restent des actions « contre » l’objet monstre duquel il nous faut nous écarter. Bien sûr, les messages et contenus portés par les acteurs environnementaux diffèrent de ceux en réaction desquels ils se construisent ! Mais la manière de les porter reste la même : opposition, logique binaire (problème/solution), pensée morcelée, rapports de force, prises de pouvoir, certitudes, recettes de fonctionnement, orientation résultat, conformisme, … Pour s’en convaincre, il suffit par exemple d’afficher le « Journal de la décroissance et de la joie de vivre » (www.ladecroissance.net) sur son écran. Et voyez s’il respire et vous inspire la joie de vivre !

Les neurosciences attribuent ces caractéristiques au mode mental automatique mu par le centre décisionnel néolimbique de notre cerveau, siège des automatismes acquis mais aussi de l’émotion. Or, face à une situation inconnue, et a fortiori complexe, comme celles suscitées par la crise écologique, nous avons tout intérêt à davantage passer la main à notre intuition. Devant une situation nouvelle qui exige un changement, notre cerveau automatique est en effet très démuni : il a horreur de sortir de la routine ; refuse la réalité ; voit tout en blanc ou noir ; a un avis très tranché ; n’envisage que ce qu’il a toujours fait et craint le qu’en dira-t-on. Bien souvent, parce que plus conscient, plus rapide à réagir, il garde la main, malgré son incompétence notoire à gérer la complexité. Nous connaissons tous et toutes ces situations où nous nous braquons malgré le fait que l’on ressent de plus en plus d’inconfort. Cet inconfort, ce stress est le signal envoyé par le lobe préfrontal de notre cerveau, siège de l’intuition, pour pointer l’incompétence du cerveau automatique face à la situation en question. L’enjeu est alors de laisser notre intuition prendre la main et lui laisser gérer la situation dans un mode mental plus curieux, plus ouvert à la réalité des choses, plus nuancé, plus distancié, observateur, qui cherche à comprendre, orienté processus, qui individualise.

Selon Jacques Fradin (« L’intelligence du stress », Ed. Eyrolles), il est possible de développer cette capacité préfrontale et d’apprendre à recruter consciemment notre intuition face à des situations nouvelles et complexes. Pour Anne Versailles, la communication et la sensibilisation environnementales ont tout à gagner à explorer cette voie. En regard de l’impact d’une brochure de sensibilisation à la mobilité urbaine que penseriez-vous, par exemple, de l’impact d’une mise en selle incitant à se rendre curieux et curieuse de sa perception de la ville juchée sur deux roues ? Et d’explorer ainsi la réalité du trafic, de l’effort physique, du temps de déplacement, des possibilités de parking, etc. Pour se rendre compte qu’il ne pleut pas si souvent, que les montées ne sont pas si insurmontable, qu’avec un peu d’entraînement…, qu’il est tellement plus facile de se parquer et que l’image que l’on peut avoir de soi n’est pas si « écolo-ringarde ».

Miser sur un contenant plus préfrontal revient en quelque sorte à allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de l’action. Le tout est bien sûr de passer du « J’aimerais bien (laisser ma voiture, acheter plus vert, consommer moins, etc.) mais je ne peux point » au « Je le fais et j’y trouve du plaisir ». Quelques animations ponctuelles d’une journée, voire deux heures, hors contexte et contraintes, telles que celles proposées depuis longtemps par les associations et centres d’éducation à l’environnement n’y suffiront pas ! Sans compter que la démultiplication à laquelle on assiste aujourd’hui de ces offres éducatives et de sensibilisation renforce encore notre addiction à l’action. Nous sommes constamment incités à nous mobiliser, à nous « mettre en projets actifs » : au boulot, dans nos loisirs, en tant que consommateurs, en tant que citoyens. Quelle place reste-t-il encore pour la rencontre avec soi, avec l’autre, pour l’inutile ? "La fête des voisins", par exemple, participe de cet inutile. Mais cela est passé d'un mouvement spontané à un mouvement organisé qui vient…occuper l'espace et l'agenda. Or, l’intuition a besoin d’espace et de temps pour se développer. Face à l’utilitarisme, elle a tendance à se recroqueviller. Elle a plutôt besoin de non agir, de potentiels en attente, de projections, de visions. De se reconnecter à ce que Christiane Singer appelle « la jubilation de l’esprit qui caresse et explore le monde ».


Encart


Le 21ème siècle sera celui de l’intuition. Telle est en tout cas celle de Jacques Fradin, fondateur de l’Institut de Management Environnemental à Paris. Il s’agit alors de transformer également nos modes de fonctionnement collectif pour l’accueillir au mieux. En effet, bon nombre de nos dispositifs collectifs, organisés autour de la notion de rareté (de la monnaie, du temps de parole, du droit d’accès, des ressources, etc.), favorisent le maintien en puissance de notre mode mental automatique. C’est la célèbre « tragédie du commun ». Quelles architectures développer pour écrire dès aujourd’hui la « comédie du commun » ? C’est le projet de « co-intelligence europa », que co-anime Anne Versailles et qui mêle l'intelligence collective et les neurosciences pour une comédie en trois actes : l’individu, les organisations et la société. (www.co-intelligence.be ).


Bibliographie et ressources :



Institut de Management Environnemental
Paris - France www.neuromanagement.fr

L’intelligence du stress
Jacques Fradin
Ed Eyrolles 2008